Techniques & Assemblage

L'enture en charpente : rallonger ou réparer une poutre

Couper le bout pourri d'une poutre et enter une pièce neuve : où placer l'enture, ses formes du mi-bois au trait de Jupiter, et les gestes pour la faire en place.

Jean-Paul Lefèvre8 octobre 202610 min de lecture
L'enture en charpente : rallonger ou réparer une poutre

Une poutre dont seul le bout a pourri dans le mur. Une sablière attaquée sur un mètre sous une gouttière percée. Une panne trop courte pour la portée qu'on voudrait lui faire franchir. Dans tous ces cas, la même question se pose : faut-il remplacer la pièce entière, ou peut-on sauver ce qui est sain ? La réponse des charpentiers tient en un mot ancien, l'enture. Ce guide explique ce qu'est une enture, où on la place et où on l'évite, ses différentes formes, le trait de Jupiter qui en est la référence, la façon d'enter une pièce en place dans une charpente existante, et les erreurs qui transforment une bonne réparation en point faible.

Ce qu'est une enture

Une enture est un assemblage qui relie deux pièces de bois bout à bout, dans le même alignement, pour qu'elles n'en forment plus qu'une. Les deux extrémités sont taillées de façon à s'emboîter l'une dans l'autre, puis elles sont serrées par des chevilles, des boulons ou une clef. L'opération s'appelle « enter », et le mot vient de la même racine que la greffe des arboriculteurs : on ente un bois sur un autre.

L'enture a deux usages. Le premier est de rallonger : obtenir une pièce plus longue que les bois disponibles. Les charpentiers anciens, qui travaillaient avec des arbres de longueur limitée, ont ainsi construit des sablières et des pannes courant sur toute la longueur d'un bâtiment, faites de plusieurs pièces entées.

Le second usage, le plus courant aujourd'hui, est la réparation. Quand une pièce de charpente est abîmée sur une partie de sa longueur seulement, généralement à une extrémité, on coupe le tronçon pourri et on le remplace par un tronçon de bois neuf, enté sur la partie saine. Le principe se résume ainsi : on ne remplace que ce qui est pourri. Le reste de la pièce, souvent ancienne et de bonne qualité, est conservé avec ses assemblages d'origine.

C'est une technique de restauration par excellence. Elle permet de garder l'essentiel d'une charpente ancienne, de limiter le volume de bois neuf, et d'éviter de démonter tout ce que la pièce abîmée porte.

Où on ente, et où on n'ente pas

Une enture, si bien faite soit-elle, n'est jamais tout à fait aussi résistante qu'une pièce d'un seul tenant. Les fibres du bois sont interrompues, et l'effort doit passer d'une pièce à l'autre par les faces de l'assemblage et par ses organes de serrage. Toute la question est donc de placer l'enture là où cette légère faiblesse ne pose pas de problème.

Une pièce horizontale posée sur deux appuis et chargée par le dessus, comme une poutre ou une panne, travaille en flexion. Cette flexion n'est pas la même sur toute sa longueur : elle est maximale au milieu de la portée, et faible près des appuis. On place donc l'enture près d'un appui, là où la pièce travaille le moins, et jamais au milieu d'une portée, là où elle travaille le plus.

Cette règle explique quelles pièces on ente couramment.

La sablière, posée en continu sur un mur, est portée sur toute sa longueur : elle travaille peu en flexion, et elle s'ente facilement. C'est la pièce la plus souvent entée en rénovation, parce que c'est aussi celle qui pourrit le plus souvent, sous les gouttières et au contact des murs.

La panne s'ente près d'une ferme, sur laquelle elle repose, à l'endroit où son bout a souvent pourri dans un mur pignon.

Le poteau s'ente en pied, quand sa base a pourri au contact du sol ou d'un soubassement humide.

À l'inverse, on évite d'enter une pièce qui travaille en traction, comme l'entrait, qui retient la poussée des arbalétriers. Une enture simple risquerait de se séparer sous l'effort. Si l'on doit malgré tout réparer un entrait par enture, on emploie une forme spécifiquement conçue pour résister à la traction, comme le trait de Jupiter, et l'intervention se fait sous la responsabilité d'un charpentier qui en a vérifié la faisabilité.

Les formes d'enture

Il existe de nombreuses formes d'enture, mises au point au fil des siècles et selon les régions. Trois d'entre elles résument l'essentiel.

L'enture à mi-bois

C'est la plus simple. On retire la moitié de l'épaisseur sur le bout de chaque pièce, sur une certaine longueur, et l'on superpose les deux parties amincies, qui se complètent pour retrouver l'épaisseur d'origine. Le tout est chevillé ou boulonné. L'enture à mi-bois se taille vite, mais elle n'offre que peu de résistance en traction : les deux pièces ne sont tenues que par leurs chevilles. On la réserve aux pièces bien appuyées, comme une sablière posée sur un mur.

L'enture en sifflet

Ici, les deux bouts sont taillés en biais allongé, comme le bec d'un sifflet, et posés l'un contre l'autre. La surface de contact est beaucoup plus grande que dans une coupe droite, et l'effort se répartit mieux. L'enture en sifflet est souvent complétée par des boulons ou par des plaques. Elle convient aux pièces qui travaillent en compression ou en flexion modérée.

Le trait de Jupiter

C'est la forme de référence, celle que l'on montre dans les écoles de charpente. Les deux bouts sont taillés en paliers qui se crochètent l'un dans l'autre, et l'assemblage est verrouillé par une clef, une pièce de bois dur chassée au milieu. On y revient en détail ci-dessous.

Le choix de la forme dépend de ce que la pièce doit tenir : simple appui, compression, flexion ou traction. Plus l'effort est exigeant, plus l'enture doit être élaborée et longue.

Le trait de Jupiter, en détail

Le trait de Jupiter doit sa réputation à une propriété que peu d'assemblages réunissent : il résiste à la fois à la traction et à la flexion. C'est pourquoi on peut l'employer sur des pièces que l'on n'oserait pas enter autrement.

Son principe est le suivant. Chacun des deux bouts est taillé en biais, avec un ou plusieurs paliers, de façon que les deux pièces se crochètent quand on les superpose : chaque pièce accroche l'autre, et aucune ne peut glisser dans le sens de la longueur. Au milieu de l'assemblage, entre les deux paliers, on laisse un espace dans lequel on chasse une clef, généralement formée de deux coins de bois dur.

Quand on enfonce la clef, elle écarte les deux paliers et force les deux pièces à se plaquer l'une contre l'autre, en serrant tous les crochets. C'est le même principe que le tire-fort d'une cheville décalée : l'assemblage se serre de lui-même. On complète souvent par des chevilles ou des boulons qui empêchent les deux pièces de s'écarter latéralement.

Le traçage d'un trait de Jupiter demande de la méthode. On trace les deux pièces ensemble, depuis les mêmes faces de référence, pour que les paliers se correspondent exactement. On taille ensuite chaque pièce, en commençant par les traits de scie qui définissent les paliers, puis en évidant au ciseau. On présente à blanc, on ajuste jusqu'à ce que les deux pièces portent sur toutes leurs faces, puis on chasse la clef.

C'est une enture plus longue et plus coûteuse à tailler qu'une enture à mi-bois. Elle se justifie sur les pièces importantes, et partout où l'effort de traction interdit les formes plus simples.

Enter une pièce en place

En atelier, on ente deux pièces posées sur des tréteaux, avec tout l'espace nécessaire. En rénovation, on ente le plus souvent une pièce qui est en place dans la charpente, chargée, et parfois difficile d'accès. La méthode s'adapte.

Étayer. Avant de couper quoi que ce soit, on soulage la pièce à réparer en posant des étais de part et d'autre de la zone à remplacer. La pièce et tout ce qu'elle porte doivent pouvoir tenir sans le tronçon que l'on va retirer.

Couper dans le sain. On sonde le bois au tournevis ou au poinçon pour repérer exactement où s'arrête la pourriture, puis l'on coupe en remontant nettement dans le bois sain. Couper trop près de la zone abîmée, c'est enter sur un bois qui continuera de se dégrader.

Tailler l'enture sur la partie conservée, en place, puis la reproduire sur la pièce neuve, à l'atelier ou au sol, à partir d'un gabarit relevé sur place.

Choisir un bois compatible. La pièce neuve doit être d'une essence compatible avec la pièce d'origine, et surtout sèche. Un bois neuf humide se rétracterait en séchant et desserrerait l'enture, voire la clef d'un trait de Jupiter.

Présenter et ajuster. On présente la pièce neuve, on ajuste au ciseau jusqu'à obtenir un contact franc sur toutes les faces, puis l'on cheville, boulonne ou chasse la clef.

Reprendre les assemblages. Si le tronçon remplacé portait des assemblages, pieds de chevrons, mortaises de poteaux, on les reconstitue sur la pièce neuve.

Retirer les étais, enfin, une fois l'ensemble solidaire.

Et comme toujours en rénovation, on traite la cause de la pourriture avant de refermer : gouttière, fuite, contact avec une maçonnerie humide, absence de ventilation. Une enture neuve dans les mêmes conditions que l'ancien bois pourrira de la même façon. C'est particulièrement vrai pour la sablière, qu'on ente souvent en rénovation sous une gouttière qui déborde.

Enture, moisage ou remplacement : comment choisir

L'enture n'est pas la seule réponse à une pièce abîmée. Selon la situation, on lui préfère le moisage ou le remplacement complet.

L'enture convient quand la pourriture est localisée à une extrémité ou à un tronçon, et que le reste de la pièce est sain. Elle remplace le bois perdu par du bois neuf, dans l'alignement de la pièce, et elle redonne à celle-ci sa continuité.

Le moisage, qui consiste à poser deux pièces neuves de chaque côté de la pièce d'origine et à les serrer par des boulons, convient quand la pièce est saine mais affaiblie, par une fissure, une entaille ou une flèche. Il ne remplace pas le bois, il le soulage.

Le remplacement complet s'impose quand la pourriture court sur la plus grande partie de la pièce, quand le bois est attaqué à cœur sur toute sa longueur, ou quand la pièce est trop déformée pour être conservée.

Dans la pratique, on combine parfois les solutions : une sablière entée sur un tronçon et moisée sur un autre, par exemple. Le diagnostic sur place, en sondant le bois sur toute la longueur de la pièce, permet de choisir.

Les erreurs qu'on voit

L'enture est une réparation ancienne et éprouvée, mais elle se rate de façons bien connues.

L'enture placée au milieu d'une portée, là où la pièce travaille le plus en flexion. L'assemblage fléchit, s'ouvre, et la pièce perd sa raideur.

La coupe faite dans le pourri au lieu du sain, pour économiser du bois neuf. La pourriture continue de progresser dans la partie conservée, et l'enture n'a bientôt plus rien de solide à quoi s'accrocher.

Le bois neuf trop humide, qui se rétracte en séchant, desserre l'assemblage et fait tomber la clef.

L'enture à mi-bois sur une pièce en traction, qui se sépare sous l'effort parce qu'elle n'a pas été conçue pour lui résister.

Enfin, l'emploi de résine ou de colle à la place d'un véritable assemblage. Les produits de restauration à base de résine ont leur usage, encadré et dimensionné, mais un collage improvisé entre un bois ancien et un bois neuf ne remplace pas un trait de Jupiter. Ces erreurs se rencontrent dans toutes les techniques d'assemblage du bois de charpente, mais elles sont particulièrement graves sur une enture, qui concentre la continuité de toute une pièce. Les charpentiers de Charpentiers France les voient régulièrement sur des réparations anciennes à reprendre.

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