Techniques & Assemblage

Le poinçon de charpente : il suspend l'entrait, il ne pose pas

Le poinçon ne descend pas une charge sur l'entrait : il le suspend. Pourquoi cette nuance change tout, et comment le pied s'assemble vraiment.

Jean-Paul Lefèvre19 septembre 202610 min de lecture
Le poinçon de charpente : il suspend l'entrait, il ne pose pas

On lève les yeux vers une ferme, on voit une pièce verticale au sommet, et le cerveau conclut immédiatement : c'est un poteau, il descend la charge jusqu'à l'entrait. C'est faux, et cette erreur de lecture est à l'origine de la plupart des mauvaises interventions sur les charpentes anciennes. Le poinçon ne pose pas sur l'entrait : il le suspend. Ce guide explique ce renversement, ses conséquences pratiques sur l'assemblage du pied, et ce qu'il faut regarder sur un poinçon abîmé.

Ce que le poinçon fait vraiment

Le poinçon occupe le sommet de la ferme, dans son axe. Il reçoit les têtes des deux arbalétriers, qui viennent s'y assembler de part et d'autre, et il les maintient solidaires au faîtage.

C'est sa première fonction, et elle est incontestée : il est le nœud central de la ferme, le point où convergent les pièces hautes. Sur beaucoup de fermes, il porte aussi la panne faîtière, et il sert de point d'attache aux contrefiches qui repartent vers les arbalétriers.

Sa seconde fonction est celle que tout le monde inverse. Le poinçon ne descend pas une charge sur l'entrait. Il fait le contraire : il retient l'entrait, qui est accroché à lui. Dans une ferme classique, l'entrait est long, il porte parfois un plancher, et il aurait tendance à fléchir en son milieu sous son propre poids. Le poinçon l'empêche de descendre.

Retenez la formule, parce qu'elle change tout : le poinçon ne repose pas, il suspend.

Mécaniquement, le poinçon d'une ferme traditionnelle travaille donc en traction sur sa partie basse, comme un tirant. Il est tiré vers le bas par l'entrait qu'il retient, et tiré vers le haut par les arbalétriers auxquels il est assemblé. Cette sollicitation en traction est exactement l'inverse de celle d'un poteau, qui travaille en compression.

Cette inversion a une conséquence directe sur la manière de juger la pièce. Un poteau en compression pardonne beaucoup : tant qu'il porte à plat et qu'il n'est pas écrasé, il fait son travail. Une pièce en traction, elle, ne vaut que ce que valent ses assemblages, parce que c'est toujours par eux que la rupture arrive. Sur un poinçon, l'état du bois compte donc moins que l'état de ses liaisons, ce qui est exactement l'inverse du réflexe habituel.

Pourquoi il ne touche pas le sol, ni l'entrait par le bas

Beaucoup de gens sont surpris de constater qu'un poinçon ne descend pas jusqu'au plancher. La raison est maintenant évidente : il n'a rien à y descendre.

Le raisonnement mérite d'être déroulé, car c'est lui qui rend l'idée mémorable. Imaginons un instant que le poinçon pose franchement sur l'entrait et lui transmette une charge verticale. Cette charge s'appliquerait au milieu de l'entrait, c'est-à-dire exactement à l'endroit où une pièce horizontale est la plus sollicitée en flexion, là où elle est le plus faible.

Autrement dit, un poinçon en appui sur l'entrait ferait fléchir la pièce qu'il est censé tenir. Ce serait un contresens mécanique complet. La ferme traditionnelle fait donc l'inverse : elle utilise le poinçon comme point haut pour suspendre le milieu de l'entrait, ce qui réduit sa flèche au lieu de l'augmenter.

Sur les fermes anciennes correctement taillées, on observe ainsi un pied de poinçon qui s'arrête au niveau de l'entrait sans le charger, l'assemblage étant conçu pour tirer et non pour pousser. Un étrier métallique, une clef ou un assemblage à about libre remplit ce rôle selon les époques et les régions.

Il existe bien des configurations où une pièce verticale descend une charge, mais on ne l'appelle alors généralement pas un poinçon, et sa fonction est différente. Le vocabulaire varie selon les régions et les traditions de taille, ce qui alimente une bonne part de la confusion générale.

Un test d'observation très simple permet de trancher sur place, et il ne demande qu'une lampe. Regardez la jonction entre le pied du poinçon et l'entrait. Si vous voyez une clef, un étrier, une ferrure qui embrasse l'entrait, ou un about taillé de manière à l'accrocher, vous avez affaire à une suspension. Si vous voyez une simple portée à plat, bois contre bois, sans rien qui retienne, la pièce a peut-être perdu son dispositif d'origine, et cela mérite un avis.

Où il se place et ce qu'il reçoit

Sa position est invariable : au sommet, dans l'axe de la ferme, à l'intersection des deux versants.

Il reçoit d'abord les têtes des arbalétriers. Ces deux pièces montent chacune depuis leur pied, suivent la pente, et viennent s'assembler dans le poinçon par un tenon logé dans une mortaise. C'est l'assemblage le plus sollicité de la pièce.

Il reçoit ensuite, très souvent, la panne faîtière, qui court perpendiculairement aux fermes et porte le haut des chevrons. Selon les charpentes, elle est logée dans une encoche pratiquée en tête de poinçon, ou posée dessus.

Il sert enfin de point de départ aux contrefiches. Celles-ci partent du poinçon et remontent obliquement vers les arbalétriers, créant sous chacun un appui intermédiaire qui raccourcit sa portée libre. Ce point est essentiel pour comprendre l'importance du poinçon : sans lui, les contrefiches n'auraient nulle part où prendre appui, et la mécanique complète de ces pièces est détaillée dans les contrefiches qui repartent du poinçon.

Le poinçon est donc le point de convergence de quatre à six pièces selon les fermes. C'est ce qui explique qu'il soit généralement de section généreuse : il faut de la matière pour loger toutes ces mortaises sans affaiblir la pièce.

Sur certaines charpentes anciennes, le poinçon dépasse sous le niveau de l'entrait et se prolonge à l'extérieur sous un débord de toit, où il est sculpté ou mouluré. Ce prolongement est décoratif et n'a aucune fonction mécanique, mais il a l'avantage de rendre la pièce immédiatement identifiable depuis la rue.

Il faut préciser que toutes les fermes n'ont pas de poinçon. Certaines configurations, notamment les fermes à entrait retroussé ou certaines fermes latines, résolvent autrement la jonction des arbalétriers au sommet. L'absence de poinçon n'est donc pas en soi le signe d'une pièce manquante : elle peut être un parti constructif d'origine, et c'est l'ensemble de la géométrie qui permet de trancher.

Comment il s'assemble

Chaque liaison du poinçon a ses exigences propres, et le pied est de loin la plus mal comprise.

En tête, les arbalétriers sont assemblés par tenon et mortaise. Les deux mortaises se font face, dans deux directions obliques, et se rejoignent presque au cœur de la pièce. C'est la zone la plus délicate à tailler, et celle où le poinçon est mécaniquement le plus affaibli : trop de bois enlevé, et la pièce fend en suivant le fil.

Pour les contrefiches, l'assemblage classique est un embrèvement : une entaille peu profonde qui reçoit l'about de la contrefiche, complétée par une cheville. Comme toujours en charpente traditionnelle, c'est la surface de portée qui transmet l'effort de compression ; la cheville maintient la pièce en place et reprend la traction lorsqu'elle existe.

En pied vient l'assemblage de suspension, et c'est le point critique. Il doit retenir l'entrait, donc travailler en traction, ce qui est exactement ce qu'un assemblage bois traditionnel fait le moins bien. Les charpentiers ont répondu par plusieurs solutions selon les époques : une clef de bois traversante, un tenon avec about libre taillé de manière à accrocher l'entrait, ou, très fréquemment sur les charpentes du dernier siècle et demi, un étrier métallique qui embrasse l'entrait et se fixe au poinçon.

Cette diversité explique une observation de terrain fréquente : un étrier métallique d'allure récente sur une charpente ancienne ne signifie pas forcément une réparation bricolée. C'est souvent le remplacement d'une clef disparue, et c'est une intervention légitime, à condition que l'étrier soit correctement dimensionné et qu'il embrasse réellement l'entrait.

Le mauvais cas existe aussi, et il est reconnaissable : un poinçon simplement posé sur l'entrait, calé, parfois vissé par le côté, sans aucun dispositif de suspension. L'ancien assemblage a été supprimé et rien ne le remplace. L'entrait n'est plus retenu et le poinçon ne sert plus qu'à tenir les arbalétriers.

Ce cas se rencontre surtout après une réparation faite sans comprendre la pièce : un pied pourri a été recoupé, on a posé le poinçon raccourci sur une cale, et l'affaire a semblé réglée puisque rien ne bougeait. Le défaut ne se manifeste que plus tard, par une flèche progressive de l'entrait et par l'ouverture des assemblages en tête. C'est exactement le type de désordre qui prend des années à se lire et qui coûte cher à reprendre.

Ce que la section du poinçon doit loger

Trois facteurs, et un seul est vraiment déterminant.

Le premier est le nombre de pièces qui viennent s'assembler dans le poinçon. Deux arbalétriers, deux contrefiches, une faîtière, un dispositif de suspension en pied : cela fait beaucoup d'entailles dans un volume réduit. Il faut de la matière pour que le bois restant entre deux mortaises reste capable de travailler.

Le deuxième est la charge de faîtage transmise par la panne, qui dépend de la portée entre fermes et du poids de la couverture.

Le troisième, et c'est le plus déterminant, est l'effort de traction repris en pied. C'est lui qui dicte la qualité et la taille de l'assemblage de suspension, et par contrecoup la section nécessaire pour le loger.

Le dimensionnement ne se déduit pas d'une règle de proportion apprise par cœur, et il n'a pas le même résultat sur une ferme de comble perdu et sur une ferme portant un plancher habité. C'est un calcul, et sur un ouvrage existant modifié, c'est un calcul de bureau d'études.

Une observation de bon sens reste toutefois utile : sur une charpente ancienne bien conçue, le poinçon est presque toujours la pièce la plus généreuse de la ferme après les arbalétriers. Un poinçon visiblement grêle au milieu de pièces massives est une anomalie qui mérite qu'on s'y arrête.

Un dernier point sur le choix du bois. Puisque la pièce travaille en traction et qu'elle est percée de plusieurs mortaises, la présence de nœuds au droit des entailles est un défaut sérieux. Un nœud interrompt le fil et crée un point de départ naturel pour une fente, précisément là où la matière est déjà réduite. Sur une pièce neuve, c'est un critère de tri au débit ; sur une pièce ancienne, c'est un point à regarder lors du diagnostic.

Ce qu'on voit sur les charpentes anciennes

Quatre situations reviennent constamment, et chacune se lit différemment.

La première est le poinçon fendu au droit des mortaises. La fente part d'une entaille et suit le fil du bois. Elle peut être ancienne et stabilisée, simple conséquence du séchage, ou active et liée à une surcharge. Le critère de distinction est l'aspect des lèvres de la fente : grises et patinées, elle est ancienne ; claires, elle travaille encore.

La deuxième est le pied pourri. Une fuite de faîtage qui a coulé le long de la pièce pendant des années finit toujours au même endroit : en pied, là où l'eau stagne dans l'assemblage. C'est d'autant plus grave que ce pied est précisément la zone qui reprend la traction.

La troisième est l'étrier ajouté, dont nous avons parlé. Regardez s'il embrasse bien l'entrait et si ses fixations sont saines, sans jeu ni corrosion avancée.

La quatrième est le poinçon décoratif en about sous un débord de toit, qui n'a aucun rôle structurel et qu'il ne faut pas confondre avec le vrai poinçon situé à l'intérieur.

Dans tous les cas, l'examen du pied prime sur celui de la tête. C'est ce que nous regardons en premier chez Charpentiers France, et c'est un réflexe qui relève plus largement de les techniques d'assemblage en charpente : un assemblage qui travaille en traction mérite toujours plus d'attention qu'un assemblage qui travaille en compression.

Questions fréquentes

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