Matériaux & Essences

Essentes de châtaignier : le bardeau fendu, sa pose, son entretien

L'essente est un bardeau de bois fendu, pas scié : le fil reste continu et l'eau ruisselle sans entrer. Les bois, la pose en toiture ou en bardage, et l'entretien.

Jean-Paul Lefèvre5 octobre 202610 min de lecture
Essentes de châtaignier : le bardeau fendu, sa pose, son entretien

Sur un clocher normand, une maison du Perche, un pignon savoyard ou un chalet de montagne, on voit parfois une couverture ou une façade faite de petites planchettes de bois grisées, posées en écailles. Ce sont des essentes. Le mot est si peu courant que la plupart des gens le confondent avec « essence », au point que les moteurs de recherche eux-mêmes hésitent. Ce guide lève la confusion, puis explique ce qu'est une essente, pourquoi on la fend au lieu de la scier, en quels bois on la fait, comment on la pose en toiture ou en bardage, ce qu'elle demande à la charpente, et comment on l'entretient.

Ce qu'est une essente

Une essente est une petite planchette de bois, mince, plus longue que large, utilisée pour couvrir un toit ou habiller un mur. On la pose en recouvrement, chaque rang chevauchant le rang inférieur, exactement comme une ardoise ou une tuile plate. L'eau ruisselle d'une essente à l'autre jusqu'en bas, sans jamais trouver de passage.

Ce qui distingue l'essente des autres bardeaux de bois, c'est sa fabrication. Une essente traditionnelle est fendue, pas sciée. L'artisan, le fendeur, éclate le bois à l'aide d'un outil à lame, le coutre, en suivant le fil naturel des fibres. On peut le résumer ainsi : une essente se fend, elle ne se scie pas. Cette différence de fabrication, qui paraît un détail, est la raison même de sa durabilité.

On trouve des essentes sur deux types d'ouvrages. En couverture, elles forment des toitures entières, notamment sur les clochers, les flèches, les petits édifices patrimoniaux et certaines maisons rurales. En bardage, elles habillent des façades, des pignons ou des murs exposés aux intempéries, où elles protègent la maçonnerie ou l'ossature de la pluie battante.

Levons d'entrée la confusion qui amène tant de lecteurs ici. L'essence désigne l'espèce d'arbre : le chêne, le châtaignier, le sapin sont des essences. L'essente désigne une pièce de bois façonnée. Une essente est donc faite dans une essence de bois, mais les deux mots n'ont rien à voir. La proximité des deux termes explique sans doute pourquoi tant de recherches sur les essentes atterrissent sur des pages consacrées au choix du bois.

Pourquoi fendue et pas sciée

Pour comprendre l'intérêt de la fente, il faut regarder ce qui se passe dans le bois.

Un arbre est fait de fibres longues, alignées dans le sens de la croissance. Quand on fend une bille de bois, la lame ne coupe pas ces fibres : elle les sépare les unes des autres, en suivant les chemins qu'elles ont naturellement tracés. La face de l'essente obtenue est une surface où les fibres restent continues, d'un bout à l'autre de la pièce, sans être tranchées.

Quand on scie une planche, au contraire, la lame suit une ligne droite imposée par la machine, et cette ligne ne correspond presque jamais exactement au fil du bois. Les fibres sont coupées en biais, sur toute la surface. Chaque fibre tranchée devient une petite ouverture par laquelle l'eau peut pénétrer dans le bois, comme dans un faisceau de pailles coupées.

Sur une pièce exposée à la pluie pendant des décennies, la différence est décisive. L'eau ruisselle le long d'une essente fendue en restant à la surface, guidée par les fibres continues, et le bois sèche vite après chaque averse. Sur un bardeau scié, l'eau entre par les fibres coupées, reste dans le bois, et entretient l'humidité qui favorise le pourrissement.

Ce mécanisme distingue l'essente fendue du bardeau scié industriel, plus régulier et moins cher à produire. Les deux se posent de la même façon, mais ils ne vieillissent pas de la même façon. C'est pour cette raison que les couvertures patrimoniales sont refaites en essentes fendues, et que l'on se méfie des produits vendus sous le nom d'essente alors qu'ils sont sciés.

Les bois de l'essente

Toutes les essences ne conviennent pas à la fabrication d'essentes. Il faut un bois qui se fende bien, droit et régulier, et qui résiste naturellement à l'humidité et aux champignons, puisqu'il sera exposé sans protection pendant des décennies.

En France, deux essences dominent la tradition. Le châtaignier est la plus répandue : il se fend facilement, il est riche en tanins, ces substances naturelles qui le protègent des insectes et des champignons, et il est disponible dans de nombreuses régions. Le chêne est l'autre essence traditionnelle, plus dur et plus lourd, également riche en tanins, utilisé notamment sur les édifices religieux et les couvertures les plus prestigieuses.

On rencontre aussi des bardeaux en red cedar, un bois d'Amérique du Nord naturellement durable et léger, très utilisé pour les bardeaux importés, souvent sciés. Le mélèze est employé en montagne, notamment dans les Alpes, où il est le bois traditionnel des tavaillons, l'équivalent alpin de l'essente. L'épicéa se rencontre aussi dans certaines régions de montagne.

Quelle que soit l'essence, une règle est constante : on exclut l'aubier. L'aubier est la partie extérieure, la plus jeune, du tronc, sous l'écorce. Il est tendre, peu durable, et il n'a pas encore accumulé les tanins et les substances qui protègent le cœur du bois, le duramen. Une essente qui contient de l'aubier pourrit beaucoup plus vite que le reste de la couverture. Les critères qui font qu'un bois résiste ou non à l'extérieur sont les mêmes que pour une charpente, et ils sont détaillés dans notre article sur le choix de l'essence de bois.

Avec le temps, toutes ces essences grisent. Sous l'effet des ultraviolets et de la pluie, la surface du bois prend une teinte argentée, d'abord irrégulière puis homogène. Ce grisaillement est normal, et il est même protecteur : la fine couche superficielle dégradée protège le bois situé en dessous.

Couverture ou bardage : deux poses

L'essente se pose en couverture comme en bardage, mais les deux ouvrages ne demandent pas tout à fait la même chose.

En couverture

Sur un toit, les essentes se posent sur un voligeage, un plancher de planches, jointif ou à claire-voie, ou sur des liteaux rapprochés. Chaque rang recouvre largement le rang inférieur, de façon qu'en tout point de la toiture il y ait plusieurs épaisseurs d'essentes superposées. C'est ce recouvrement important qui assure l'étanchéité, plus que l'essente elle-même.

Les essentes sont clouées, une ou deux pointes par pièce, placées de façon à être recouvertes par le rang suivant. On utilise des clous en cuivre ou en acier inoxydable. Le choix du clou n'est pas un détail : les tanins du châtaignier et du chêne attaquent l'acier ordinaire, qui rouille, tache le bois en noir et finit par se rompre ou faire fendre l'essente.

En bardage

Sur une façade, les essentes se clouent sur une ossature de liteaux ou de tasseaux fixée au mur. Derrière elles, on ménage une lame d'air ventilée, ouverte en bas et en haut, qui permet au bois de sécher par sa face arrière. C'est la même logique que pour tout bardage en bois : un bois qui ne peut sécher que d'un côté finit par garder l'humidité.

Le bardage en essentes s'emploie aussi bien sur une maçonnerie ancienne, qu'il protège de la pluie battante, que sur une maison à ossature bois, où il forme le parement extérieur.

Ce que l'essente demande à la charpente

Une couverture en essentes est légère, plus légère qu'une couverture en tuiles ou en ardoises. Elle ne demande donc pas une charpente particulièrement forte. Elle demande en revanche un support adapté et un environnement qui lui permette de sécher.

Un support continu ou des liteaux rapprochés. Les essentes sont de petites pièces : elles doivent pouvoir être clouées en bonne place à chaque rang, ce qui suppose un voligeage ou un lattis serré. Une charpente prévue pour des tuiles à grand liteaunage ne convient pas telle quelle.

Une ventilation sous la couverture. Une essente doit sécher par ses deux faces. Si l'air ne circule pas sous la couverture, l'humidité condense sous les essentes et le bois reste humide par en dessous, même si sa face exposée sèche bien. C'est l'une des premières causes de vieillissement prématuré d'une toiture en bois.

Une pente suffisante. Les couvertures en essentes sont traditionnellement posées sur des pentes fortes, comme celles des clochers et des toitures normandes. Une pente forte fait ruisseler l'eau rapidement et l'empêche de stagner entre les rangs. Sur une pente trop faible, l'eau s'attarde, remonte par capillarité dans les recouvrements, et le bois reste mouillé trop longtemps.

Ces trois exigences se vérifient avant la pose, sur la charpente existante. Elles conditionnent la durée de vie de la couverture bien plus que la qualité des essentes elles-mêmes.

Entretien et vieillissement

Une couverture ou un bardage en essentes bien posé demande peu d'entretien. Il faut surtout savoir distinguer ce qui est normal de ce qui ne l'est pas.

Le grisaillement est normal. Il n'appelle aucun traitement, et il est même la marque d'un bois qui vieillit sainement.

La mousse, en revanche, est à surveiller. Elle se développe sur les versants peu ensoleillés et garde l'humidité au contact du bois. On la retire avec douceur, sans nettoyeur haute pression, qui arracherait les fibres de surface et ouvrirait le bois à l'eau.

Le clou ferreux qui rouille laisse une coulure noire et finit par faire fendre l'essente. C'est le signe d'une pose avec des pointes inadaptées.

Les essentes fendues par le gel ou par un choc, ou soulevées par le vent, se remplacent une à une. C'est l'un des avantages de ce type de couverture : on n'a pas besoin de déposer tout le pan pour remplacer une pièce. On glisse la nouvelle essente sous le rang supérieur, après avoir coupé les clous de l'ancienne, et on la fixe en bonne place.

Reconnaître une essente fendue d'un bardeau scié

Puisque toute la durabilité de l'essente tient à sa fabrication, il est utile de savoir reconnaître une pièce fendue d'une pièce sciée, que ce soit au moment de l'achat ou en observant une couverture existante.

La surface. Une essente fendue présente une face légèrement ondulée, irrégulière, qui suit les fibres du bois. On y voit et on y sent au doigt de petites vagues dans le sens de la longueur. Un bardeau scié a une face plane, régulière, parfois marquée des traces circulaires ou parallèles laissées par la lame.

L'épaisseur. Une essente fendue n'a pas une épaisseur parfaitement constante d'un bout à l'autre, ni d'une pièce à l'autre. Un bardeau scié est calibré, identique sur toute la palette.

Le fil. Sur la tranche d'une essente fendue, les fibres courent d'un bout à l'autre sans interruption. Sur un bardeau scié, on voit souvent les fibres sortir en biais de la surface, coupées par la scie.

Le comportement à la pluie. Après une averse, une couverture en essentes fendues sèche vite et uniformément. Un bardage en bois scié garde plus longtemps des zones sombres, là où l'eau a pénétré par les fibres tranchées.

Il existe aussi des produits intermédiaires, fendus puis dressés, ou sciés dans le fil avec soin. Ils peuvent donner de bons résultats, mais ils ne sont pas l'équivalent d'une essente traditionnelle. En cas de doute, on demande au fournisseur le mode de fabrication exact, et l'on se méfie d'un prix très inférieur à celui des essentes fendues, dont la production reste en grande partie manuelle.

Les erreurs qu'on voit

Sur les chantiers d'essentes, les défauts viennent rarement du bois lui-même. Ils viennent presque toujours de la fabrication ou de la pose.

Les essentes sciées vendues pour fendues, d'abord. Elles ont l'aspect du produit traditionnel, mais pas sa durabilité, puisque leurs fibres sont tranchées.

Les clous en acier ordinaire, qui rouillent au contact des tanins, tachent le bois et cassent.

La pose sans lame d'air, en bardage comme en couverture, qui empêche le bois de sécher par sa face arrière.

L'aubier conservé sur certaines pièces, qui pourrissent bien avant les autres et laissent des trous dans la couverture.

Enfin, l'application d'un traitement filmogène, vernis ou lasure épaisse, qui forme une pellicule à la surface du bois. Cette pellicule empêche le bois de respirer, retient l'humidité dessous, puis s'écaille. Une essente de châtaignier ou de chêne n'a besoin d'aucun produit de ce type. Ces bons réflexes font partie de ce qu'il faut savoir sur les matériaux et essences du bois au sens large, et c'est la démarche que suivent les charpentiers-couvreurs de Charpentiers France.

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